Ayant vécue recluse une grande partie de sa vie, Emily Dickinson n’est pas la personnalité la plus facile à croquer pour un biographe avide de détails, d’anecdotes et de petites histoires faites de hasards et de rencontres pour nourrir son travail. Parler d’Emily Dickinson n’a que peu d’intérêt si l’on n’est pas en mesure de saisir toute la richesse de son monde intérieur, ce qu’a remarquablement réussi Dominique Fortier.

Les villes de papier de Dominique Fortier (éditions Grasset)

Les villes de papier de Dominique Fortier (éditions Grasset)

Car Emily a vécu. Intensément, fiévreusement même, entre les quatre murs de sa chambre. Peu ont été conviés à partager la vie de cette poétesse qui préférait aux êtres de chaire et de sang, des compagnons de papier et d’encre. Elle troquait volontiers la banalité de paroles échangées sur le vif contre la puissance de mots peuplant ses jours et occupant ses nuits jusqu’à parvenir à s’extraire de sa plume. Emily a vécu pour les livres et pour l’écriture, rien d’autre n’avait d’importance à ses yeux et certainement pas le fait d’être connue puisqu’elle refusa, à de rares exceptions près, de montrer ses poèmes. Cette vie saisissante par sa singularité vient nourrir une réflexion inattendue sur l’accomplissement de soi, la liberté d’être et d’assumer qui l’on est et le processus créatif. A travers des mots méticuleusement choisis pour retranscrire le plus fidèlement possible les aspirations d’Emily Dickinson – ou tout du moins ce que Dominique Fortier entrevoit comme telles – l’auteure québécoise parvient par petites touches à nous amener à voir les choses à la manière de la poétesse américaine.

Dans sa chambre il y a un lit, une commode, une table et une chaise, et partout des piles de livres. Dans les livres il y a tous les pays du monde, les étoiles du ciel, les fleurs, les arbres, les oiseaux, les araignées et les champignons. Des foisonnements réels et inventés. Dans les livres il y a d’autres livres, comme dans un palais des glaces où chaque miroir en réfléchit un second, chaque fois plus petit, jusqu’à ce que les hommes ne soient pas plus grands que des fourmis. Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s’ouvrent et ne se referment jamais. Emily vit au milieu de cent mille courants d’air.

Au lieu de nous la présenter comme simplement excentrique, marginale voire carrément folle, l’auteure préfère nous présenter un portrait plus flatteur d’une femme entièrement et uniquement dévouée à son art. Ce qu’elle dit d’elle est sublime et la manière dont elle l’exprime l’est encore plus. Ce livre vaut autant pour le portrait dressé de l’une des plus grandes figures de la littérature américaine que pour le texte en lui-même, d’une incroyable finesse. La plume de Dominique Fortier est douce comme du velours et aussi pure qu’une eau cristalline. Aucun mot sur lequel achopper, le texte déroule un tapis rouge jusque dans l’intimité de la « Reine recluse ». Une pure merveille.

Je suis malade, annonce Emily d’une voix égale. Je saigne. Je vais sans doute mourir.
– Ah, ce n’est que ça, répond la mère sur un ton où le dégoût le dispute au malaise. Tu n’es pas malade, tu es devenue une femme. Ca nous arrive à toutes.
[…]
– Ca arrive une fois par mois, continue Mère, et ça dure quelques jours.
Soit, songe Emily en se remettant à frotter avec une rage renouvelée. Quelques jours par mois je serai une femme. Le reste du temps, j’écrirai.


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L’ESSENTIEL

Couverture des Villes de papier de Dominique Fortier

Couverture des Villes de papier de Dominique Fortier

Les villes de papier
Dominique FORTIER
Editions Grasset
Sorti en GF le 09/09/2020
208 pages

Genre : biographie
Plaisir de lecture : ❤❤❤❤❤
Personnages : Emily Dickinson, sa soeur Lavinia, son frère Austin
Recommandation : oui
Lectures complémentaires : L’autre Rimbaud de David Le Bailly,  Honoré et moide Titiou Lecoq

 

RÉSUMÉ DE L’EDITEUR

Qui était Emily Dickinson  ? Plus d’un siècle après sa mort, on ne sait encore presque rien d’elle. Son histoire se lit en creux  : née le 10 décembre 1830 dans le Massachusetts, morte le 15 mai 1886 dans la même maison, elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants, a passé ses dernières années cloîtrée dans sa chambre. Elle y a écrit des centaines de poèmes – qu’elle a toujours refusé de publier. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus importantes de la littérature mondiale.

À partir des lieux où elle vécut – Amherst, Boston, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead –, Dominique Fortier a imaginé sa vie, une existence essentiellement intérieure, peuplée de fantômes familiers, de livres, et des poèmes qu’elle traçait comme autant de voyages invisibles. D’âge en âge, elle la suit et tisse une réflexion d’une profonde justesse sur la liberté, le pouvoir de la création, les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour. Une traversée d’une grâce et d’une beauté éblouissantes.


TOUJOURS PAS CONVAINCU ?

3 raisons de lire Les villes de papier

  1. Evidemment en premier lieu pour mieux connaître Emily Dickinson
  2. Parce que la plume de l’auteure est somptueuse
  3. Parce qu’il y a de la poésie et beaucoup d’intelligence dans cette biographie

3 raisons de ne pas lire Les villes de papier

  1. Si la poésie, la richesse intérieure, la création sont des thèmes qui vous sont totalement étrangers
  2. Si vous êtes totalement hermétique au genre de la biographie
  3. Si vous ne croyez pas à l’atmosphère et l’énergie qui peuvent se dégager d’un lieu
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