Tequila Leila vient d’être assassinée. Elle est morte et gît au fond d’une benne à ordures. Qu’a-t-elle fait pour mériter un sort aussi sinistre ? Comme une jeune fille de bonne famille a-t-elle pu tourner aussi mal pour finir par faire le tapin dans les rues d’Istanbul ? Qui lui a fait la peau et pour quelles raisons ?

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange d'Elif Shafak (éditions Flammarion)

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange d’Elif Shafak (éditions Flammarion)

Vous saurez tout du destin de cette prostituée depuis l’heure de sa naissance jusqu’à celle de sa mort à travers des flash-backs venus peupler les 10 minutes et 38 secondes de conscience qui lui restent avant que son cerveau ne s’éteigne définitivement à son tour.

10 minutes et 38 secondes pour résumer une vie faite de hasards et de malchance, de mensonges et de silences, de trahisons et de lâcheté, de rencontres fabuleuses et de séparations tragiques, de mauvais choix et d’espoirs déçus. Par cette vie cabossée, Tequila Leila est devenue une paria aux yeux de la société et de sa famille de sang. Personne ne se souciera de son devenir pas plus que de sa mort et tandis qu’on s’apprête à l’enterrer dans l’indifférence générale, d’autres rebus de la société, d’autres indésirables vont se manifester pour honorer une dernière fois sa mémoire. Car on peut bien se prostituer et vivre misérablement tout en étant une personne exceptionnelle. La valeur d’un individu ne s’est jamais mesurée à sa respectabilité de façade ni à son compte en banque bien garni. Plus que jamais, aujourd’hui ça se saurait…

Leila commençait à comprendre que les sentiments de tendresse doivent toujours rester cachés – qu’ils ne peuvent être révélés que derrière une porte close et ne jamais être évoqués ensuite. Voilà la seule forme d’affection qu’elle avait apprise des adultes, et cette leçon-là aurait de sinistres conséquences.

Elif Shafak rend hommage dans ce roman à toutes ces femmes qui finissent en marge de la société du fait de mauvaises rencontres. A ces prostituées auxquelles on rechigne d’accorder les mêmes droits qu’aux autres femmes du fait de leur vie dissolue. A ces femmes qu’on montre du doigt ou qu’on traîne dans la boue alors qu’elles peuvent, elles, se regarder dans une glace sans rougir. Ce roman est une charge à l’encontre de la société turque et de son modèle patriarcal mais pas uniquement. Ce qui se passe en Turquie ne semble pas très éloigné de ce que l’on peut déplorer également en France. Fort heureusement ce roman est aussi un hommage rendu à la famille de cœur que tous nous essayons de construire tout au long de notre vie. Une manière de nous rappeler que si on a fait une mauvaise pioche à la naissance, il est toujours possible de rencontrer meilleure fortune plus tard à travers les personnes que l’on aura choisi de faire entrer dans sa vie. Sa famille de cœur, sa famille d’eau.

10 minutes et 38 secondes est un roman que je n’aurais jamais lu en dehors du Grand Prix des lectrices Elle 2020 et je serais passée à côté d’une belle œuvre et d’une auteure remarquable. La première partie du roman qui égraine les 10 minutes et 38 secondes restantes a été une révélation extraordinaire pour moi, j’ai plongé dans l’histoire de Leila avec surprise et gourmandise. Les seconde et troisième parties consacrées à ses amitiés m’ont aussi plu par le message qu’elles véhiculaient mais beaucoup moins par les longueurs du récit. Il aurait fallu savoir conclure plus vite pour conserver l’intensité dramatique de cette superbe histoire. C’est un défaut que l’on retrouve dans beaucoup de romans, un excès de générosité d’un auteur qui a envie d’en offrir toujours plus à son lecteur ? Peut-être mais c’est un travers contre lequel ces mêmes auteurs devraient apprendre à lutter pour offrir peut-être quelques dizaines voire centaines de pages en moins mais des émotions fortes car concentrées en plus. C’est donc sur cette très bonne impression légèrement atténuée que se termine ma lecture mais je sais dès à présent que je retrouverai bientôt la plume d’Elif Shafak car cette auteure semble collectionner les petits bijoux de littérature turque.

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange est le roman sélectionné par le jury de mars du Grand Prix des lectrices Elle 2020.


L’ESSENTIEL

Couverture de 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange d'Elif Shafak (éditions Flammarion)

Couverture de 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange d’Elif Shafak

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange
Elif SHAFAK
Editions Flammarion
Sorti le 08/01/2020
394 pages 

Genre : roman contemporain
Personnages :  Tequila Leila, Nalan, Sabotage, Zaynab122, Humeyra, Jameelah
Plaisir de lecture : ❤❤❤❤
Recommandation : oui
Lectures complémentaires :  Une famille très française de Maëlle Guillaud, Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

 

RÉSUMÉ DE L’ÉDITEUR

Et si notre esprit fonctionnait encore quelques instants après notre mort biologique ? 10 minutes et 38 secondes exactement. C’est ce qui arrive à Tequila Leila, prostituée brutalement assassinée dans une rue d’Istanbul. Du fond de la benne à ordures dans laquelle on l’a jetée, elle entreprend alors un voyage vertigineux au gré de ses souvenirs, d’Anatolie jusqu’aux quartiers les plus mal famés de la ville. En retraçant le parcours de cette jeune fille de bonne famille dont le destin a basculé, Elif Shafak nous raconte aussi l’histoire de nombre de femmes dans la Turquie d’aujourd’hui. A l’affût des silences pour mieux redonner la parole aux « sans-voix », la romancière excelle une nouvelle fois dans le portrait de ces « indésirables », relégués aux marges de la société.


TOUJOURS PAS CONVAINCU ?

3 raisons de lire 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange

  1. Car la découverte de la société turque est passionnante
  2. Parce que la manière dont on découvre la vie de Leila est à la fois originale et parfaitement maîtrisée
  3. Parce que le discours sur la place des femmes en Turquie renvoie à nos propres problématiques

3 raisons de ne pas lire 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange

  1. Parce qu’il y a une vraie rupture de rythme entre la première partie et les suivantes
  2. Parce qu’il faut s’intéresser un tant soit peu aux problématiques féministes pour trouver de l’intérêt à ce roman
  3. Si vous n’êtes pas du tout intéressé par la culture turque (pourtant ce roman démontre que le fossé culturel n’est pas si grand que ça)
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