Quand les Syriennes racontent l’horreur qu’était leur vie, cela donne des témoignages terriblement difficiles à lire, à la limite de l’insoutenable.

19 femmes de Samar Yazbek (éditions Stock)

19 femmes de Samar Yazbek (éditions Stock)

Elles étaient étudiantes, journalistes, fonctionnaires, enseignantes, volontaires dans l’humanitaire quand leur vie a basculé dans l’horreur.
Elles étaient filles ou déjà mères, âgées de 20, 30, 40 ans ou plus.
Elles sont toutes éduquées, issues de familles de classe moyenne à supérieure, libres et indépendantes. Elles ont en commun d’avoir résisté, d’en avoir payé le prix et d’être aujourd’hui en état de parler car elles ont quitté la Syrie pour construire une vie loin du sang et des larmes.
Ce qu’elles racontent est effroyable, inimaginable, indescriptible. J’ai lu des récits sur l’Inquisition, j’ai lu comme tout le monde des récits sur la Shoah mais pour la première fois je découvre l’enfer syrien raconté de l’intérieur par celles qui ont eu le malheur de s’opposer au régime de Bachar el-Assad.
Encore une fois je prends conscience que l’humain peut être d’une noirceur abyssale et en même temps que l’humain peut être d’un courage inépuisable. Le meilleur et le pire de l’humanité sont réunis dans ces 19 témoignages de femmes syriennes qui ont connu les arrestations, le viol, la prison, la torture, la faim, la crasse, l’humiliation, le désespoir, la peur, la colère, la rage. Elles ont craint pour leurs proches, ont protégé leur enfant à naître, porté secours à des inconnus, tenu dans leurs bras leurs amis morts. Elles ont résisté autant qu’elles ont pu avec toujours à l’idée d’aider ceux qui étaient encore plus en difficulté qu’elles et de témoigner, de montrer au reste du monde ce qu’elles vivaient, tout en ayant l’impression que le monde entier s’en moquait bien de ce qui se passait vraiment dans leur pays.
Maintenant j’habite au Canada. Je n’avais jamais imaginé que je serais un jour réfugiée dans un pays étranger. Je continue à penser à Alep. Je suis arrivée à la conviction qu’il n’existe pas de justice humaine. Nous ne demandions pas grand-chose, un peu de dignité, de liberté et de justice. En retour, nous avons été exterminés et notre ville a été détruite.
Elles ont vécu dix vies, sont passées à travers les balles, ont survécu au gaz sarin, se sont vidées de leur sang, ont manqué mourir de faim, ont frôlé l’amputation. Pourquoi elles et pas les autres ? Comment se fait-il qu’elles aient survécu et pas leurs frère, époux, mère ou ami ? Certaines se posent encore la question, d’autres auraient aimé mourir aussi afin que ce cauchemar s’arrête enfin, toutes sont des miraculées. Aucune ne pourra jamais oublier.
En lisant ces témoignages j’ai enfin compris pourquoi je ne lisais habituellement que de la fiction. La réalité est bien trop atroce. Je ne pourrais pas enchaîner des livres comme celui-ci. Je me sens incapable de regarder le monde en face, tel qu’il est vraiment. Je ne me sens pas le courage de vivre en permanence dans le réel et de me dire que je fais partie de cette espèce-là capable de massacrer des innocents, de piétiner les valeurs, la moindre morale, de se délecter de la souffrance d’autrui, d’ôter la vie sans sourciller, de meurtrir à jamais les chaires et l’esprit. J’ai besoin d’un monde imaginaire, qui me fasse rêver mais aussi cauchemarder avec toujours cette note d’espoir : « c’est pour de faux ».
En refermant 19 femmes je ressens un profond malaise, un dégoût même, une honte. Et aucune lueur d’espoir car cette fois, il m’est impossible de me persuader que « c’est pour de faux ».
Ce document fait partie des trois livres sélectionnés par le jury d’octobre du Grand prix des lectrices Elle 2020

L’ESSENTIEL

19 femmes, les Syriennes racontent de Samar Yazbek

19 femmes, les Syriennes racontent de Samar Yazbek

19 femmes, les Syriennes racontent
Samar YAZBEK
Editions Stock, collection La cosmopolite
Sorti le 11/09/2019
300 pages

 

Genre : témoignages
Plaisir de lecture : ❤❤❤❤❤
Recommandation : oui
Lectures complémentaires : La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse de Svetlana Alexievitch, Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert

RÉSUMÉ DE L’ÉDITEUR

« 19 femmes est le fruit d’une série d’entretiens que j’ai menés avec des Syriennes dans leurs pays d’asile, ainsi qu’à l’intérieur du territoire syrien. À chacune j’ai demandé de me raconter ‘‘leur’’ révolution et ‘‘leur’’ guerre. Toutes m’ont
décrit le terrible calvaire qu’elles ont vécu.
Je suis hantée par le devoir de constituer une mémoire des événements qui contrerait le récit qui s’emploie à justifier les crimes commis, une mémoire qui, s’appuyant sur des faits incontestables, apporterait la preuve de la justesse de notre cause. Ce livre est ma façon de résister. »
SAMAR YAZBEK

Avec ce document unique, capital, sur le rôle des femmes dans la révolution, Samar Yazbek rend leur voix aux Syriennes, la voix de la résistance, la voix de l’espoir.

Traduit de l’arabe (Syrie) par Emma Aubin-Boltanski et Nibras Chehayed

Postface de Catherine Coquio


TOUJOURS PAS CONVAINCU ?

3 raisons de lire 19 femmes

  1. Pour le devoir de mémoire
  2. Pour mieux comprendre ce qui se passe réellement en Syrie et pourquoi certains Syriens choisissent de fuir leur pays
  3. Parce que nous n’aurons jamais un dixième du courage de ces femmes
3 raisons de ne pas lire 19 femmes
  1. Si vous ne voulez pas vous confronter à la réalité la plus sordide
  2. Si vous préférez le récit travaillé sous forme de restitution aux témoignages bruts
  3. Si ce qui se passe dans ce coin du monde ne vous intéresse pas (ceci dit, je suis persuadée que si vous lisiez ces témoignages vous ne pourriez plus rester indifférent)
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