Jusqu’où peut-on aller quand on aime ?
Jusqu’où peut-on aller quand on ne s’aime pas ?
Dans un cas comme dans l’autre, loin, beaucoup trop loin si l’on en croit A trop aimer, le premier roman d’Alissa Wenz, une surdouée des mots qui blessent.

A trop aimer d'Alissa Wenz (éditions Denoël)

A trop aimer d’Alissa Wenz (éditions Denoël)

Dans un récit intime, sensible et juste qui prend des airs d’autobiographie, la narratrice nous conte sa rencontre avec Tristan qui passera en quelques années du statut d’amour de sa vie à celui de pire erreur de sa vie. Tristan est photographe mais il est aussi grand, beau et charismatique. Son côté artiste maudit séduit sans surprise la jeune femme rangée, prof de son état et chanteuse à ses heures perdues. En quelques regards appuyés et quelques compliments savamment distillés, Tristan la prend dans ses filets. Elle est l’amour de sa vie, ce qu’il y a entre eux est si fort, si unique… Le refrain semble éculé, le lecteur a vite fait de repérer le manipulateur derrière le beau parleur qui agite son appât sous le nez de la jeune femme déjà très éprise. Il est si facile de se laisser bercer par des mots, des jolis mots et si épanouissant de se sentir à tel point aimée. Sans se douter de rien, la narratrice se laisse prendre assez naïvement dans les filets de cet homme si convoité et légèrement torturé. Mais la lune de miel n’aura pas duré bien longtemps, c’est déjà le moment de payer l’addition.

Le mal-être de Tristan est de plus en plus prononcé. Des blessures enfouies remontent à la surface : ceci explique cela ou plutôt ceci excuse cela… Qu’importe, elle va l’aider à les panser et à les surmonter avec patience et compréhension. Elle se surprend à agir comme une louve, presque comme une mère.

Tu ne peux pas le sauver.
Tu peux juste te sauver.

Elle le rassure en permanence, lui dit à quel point elle l’aime et le lui prouve de mille et une manières. Tristan est jaloux ? Elle écourte les soirées et évite de recroiser ses vieux copains. Tristan doute de son talent ? Elle l’accompagne à ses expos, l’écoute encore et encore parler de lui et de ses projets. Tristan se sent inférieur à elle ? Elle se fait toute petite, se tait et évite d’attirer les regards sur elle. Tristan souffre ? Elle appelle pour lui des spécialistes, cherche sur internet les raisons de son mal. Mais plus elle en fait, plus la voix monte, plus les mots se font violents et moins les excuses qu’elle lui trouve ne tiennent.

Plus le temps passe, plus elle s’éteint pour ne pas lui faire de l’ombre. Le monstre l’a engloutie.

A trop aimer est le premier roman de la rentrée littéraire 2020 que je lis et quelle surprise ! L’écriture est maîtrisée et mesurée, l’histoire reste toujours sur le fil pour ne jamais basculer ni dans le pathos ni dans la froideur, c’est élégant, digne et dramatiquement beau. Toutes les femmes qui ont été une fois dans leur vie sous l’emprise d’un homme s’y reconnaîtront je pense. Tout y est : le travail de sape, l’alternance de compliments et de reproches pour souffler le chaud et le froid afin de décontenancer sa partenaire, les demandes insidieuses pour l’amener à changer petit à petit, ses propres défauts que l’on vient reprocher à l’autre. Tout y est, et le principal aussi : cette haine de soi qui mène à maltraiter l’autre parce que l’on ne se sent pas digne d’être aimé. C’est vicieux et douloureux mais hélas tellement commun. Alissa Wenz maîtrise ce sujet à la perfection et nous déroule l’itinéraire d’une emprise amoureuse, presque un cas d’école. Personnellement, j’ai été bluffée !


L’ESSENTIEL

Couverture d'A trop aimer d'Alissa Wenz

Couverture d’A trop aimer d’Alissa Wenz

A trop aimer
Alissa WENZ
Editions Denoël 
Sorti en GF le 19/08/2020
240 pages

 

Genre : roman intime, autobiographique
Personnages : elle et Tristan
Plaisir de lecture : ❤❤❤❤❤
Recommandation : oui
Lectures complémentaires : Rien n’est noir de Claire Berest, Vivre ensemble d’Emilie Freche, Un dimanche matin de Johanne Rigoulot, Sujet inconnu de Loulou Robert, Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

RESUME DE L’EDITEUR

Il n’y avait aucun doute : Tristan était violemment épris. Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. A ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes. Jusqu’à quel point ? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur ? Est-ce cela, aimer quelqu’un ? Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse.


TOUJOURS PAS CONVAINCU ?

3 raisons de lire A trop aimer

  1. C’est un livre remarquablement écrit qui se lit comme un témoignage
  2. Il est d’une grande justesse pour décrire le mécanisme de l’emprise
  3. C’est un premier roman passionnant

3 raisons de ne pas lire A trop aimer

  1. Si vous n’aimez pas les livres trop intimes
  2. Si ce thème vous est difficile
  3. Si vous lisez pour vous évader plus que pour comprendre vos contemporains
0 réponses

Laisser un commentaire

Participez-vous à la discussion?
N'hésitez pas à contribuer!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *