Les lectures audio se suivent mais ne ressemblent pas puisqu’après la déception vient la révélation : Les choses humaines de Karine Tuil est certainement l’un des romans de la rentrée littéraire qui m’aura le plus fait réfléchir et ressentir des émotions variées voire contradictoires.

Les choses humaines de Karine Tuil (éditions Gallimard)

Les choses humaines de Karine Tuil (éditions Gallimard)

A la manière d’un reportage journalistique, avec ce regard extérieur, précis, scrutateur, témoin de ces petites choses qui font une vie, Karine Tuil nous invite à suivre la famille Farel dans le tourbillon de son quotidien médiatisé, exposé et privilégié. Jean d’abord, journaliste politique sur une grande chaîne, adulé tout autant que méprisé pour sa réussite sans scrupules, homme à femmes comme tous les hommes dans sa position. Claire, sa femme, essayiste égratignée pour ses prises de position féministes, femme de valeur et d’ambition, celle qui décide un jour d’ouvrir les yeux pour suivre un nouveau chemin. Et Alexandre enfin, le fils prodigue, celui voué à un avenir radieux, celui qui fait la fierté de son père, celui dont l’ascension semble toute tracée.

Cette réussite familiale est palpitante car l’auteure ne nous cache rien des petites magouilles et grosses ententes qu’il faut pour en arriver là, c’est un feuilleton aux multiples rebondissements qu’elle nous propose jusqu’à celui de trop, celui sur lequel toute la famille va se fracasser : une accusation de viol. On bascule alors dans une autre dimension. Après le monde médiatique, cruel et implacable, celui de la justice tout aussi dur, déshumanisé, tactique. Victime et accusé vont s’exprimer dans ce tribunal qui doit juger si oui ou non il y a eu relation sexuelle non consentie. On voit déjà le tableau se dessiner : l’opprobre jeté sur la victime, le doute entretenu dans la tête des jurés, les témoins de bonne moralité défiler à la barre. On voit tout ça car on connait déjà tout ça.

 

Il avait renoncé à la natation et résilié son abonnement à la piscine du Ritz où, pendant des années, il avait eu la chance d’approcher les plus belles actrices, le vent de moralisation qui soufflait sur le monde politico-médiatique l’incitant à plus de prudence. Dans le contexte de délation instauré par les réseaux sociaux, il jouait la carte de la discrétion et de l’économie.

 

Dans son roman Karine Tuil appuie là où ça fait mal, démontre le côté vicieux de cette justice qui n’est pas faite pour protéger une victime mais pour punir un criminel. Elle met à l’épreuve nos valeurs, notre morale, nos intuitions profondes, notre seuil de la tolérance, notre capacité à nous indigner ou à pardonner. Elle démontre aussi toute la complexité qu’il y a à être famille de la victime comme celle de son bourreau. Elle donne de la force à son propos en s’appuyant sur des faits largement médiatisés (l’affaire Lewinsky, DSK, le mouvement #MeToo…) pour montrer le chemin parcouru et surtout celui qui reste à parcourir pour qu’un viol ne soit plus jamais considéré comme un moment d’égarement ou une regrettable erreur d’interprétation. Mais en même temps, elle ose se faire l’avocat du diable et nous bousculer : les faits sont-ils toujours aussi limpides que ça ? Est-on vraiment certain de ne jamais franchir la ligne jaune ? Vraiment ? C’est ça la vraie intelligence pour moi : être certain que rien n’est jamais aussi blanc ou aussi noir qu’on veut le croire par commodité.


L’ESSENTIEL

Couverture Les choses humaines de Karine Tuil

Couverture Les choses humaines de Karine Tuil

Les choses humaines
Karine TUIL
Editions Gallimard
Sorti le 22/08/2019 en GF et en audio
352 pages  (7h51 d’écoute)
Lu par Constance Dollé

Genre : roman contemporain, sociétal
Personnages : la famille Farel (Jean, Claire et leur fils Alexandre)
Plaisir de lecture : ❤❤❤❤❤
Recommandation : oui
Lectures complémentaires : Anatomie d’un scandale de Sarah Vaughan, Mon père de Grégoire Delacourt, Vivre ensemble d’Emilie Frèche, Une famille très française de Maëlle Guillaud, Je me suis tue de Mathieu Menegaux

 

 

RÉSUMÉ DE L’ÉDITEUR

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale. Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au coeur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?


TOUJOURS PAS CONVAINCU ?

3 raisons de lire Les choses humaines

  1. Pour son thème de société, tellement d’actualité
  2. Pour cette plume presque journalistique mais qui n’en reste pas moins passionnante
  3. Pour ces personnages en demi teintes, ces êtres plus fragiles qu’il n’y paraît

3 raisons de ne pas lire Les choses humaines

  1. Si le thème cent fois rabâché ne vous attire plus
  2. Si vous cherchez une écriture très « littéraire »
  3. Si vous n’êtes pas prêt à pardonner le côté un peu convenu des personnages
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